1 Méthode de composition
par l'électronique
2 Programmation et musique
Le compositeur Iannis Xenakis
3 Programmation et musique des circuits électroniques
 
1  COMPOSITION DE MUSIQUE PAR L'ELECTRONIQUE
Pierre Barbaud nous l'expliquait en 1963 dans une information diffusée par Bull.
 
Musique de fond : extraite de l'oeuvre de Pierre Barbaud "French Gagaku". Cette oeuvre fut publiée par l'ORTF en 1971 dans la collection "Inédits ORTF".
   

De la musique 

 

 Qu'est-ce que la musique? Les philosophes grecs lui donnaient le privilège d'être le langage des dieux et ceux du siècle des Lumières pensaient avec Leibniz que « c'est un exercice d'arithmétique ». Plus près de nous, Alain lui trace les frontières d'un domaine mouvant « entre le bruit et la vertu ». Le dictionnaire Larousse, prudent, se borne a la définir comme l'art de combiner les sons d'une manière agréable a l'oreille »... Quant aux musiciens eux-mêmes, désespérant de dissiper jamais le malentendu (c'est le cas de le dire) qui les a presque toujours séparés du public, ils observent un silence dont ils connaissent, par profession, toute la valeur. La musique est-elle un art, une science ou une technique? Le mystère reste entier.

 

Un pastiche de Palestrina

 

Mais le restera-t-il longtemps? Depuis quelques années, les recherches entreprises sur le moins figuratif de tous les arts ont vu la mise en oeuvre d'un outillage inattendu les méthodes et les techniques du traitement automatique de l'information. Tandis qu'aux États-Unis, Hiller et Isaacson poursuivent leur études à l'Université de l'Illinois, en Allemagne, les travaux de Fuks a Aix-la-Chapelle ont déjà connu un grand retentissement. Parmi les premières expériences, une des plus connues est celle qui fut réalisée a Darmstadt ou des calculateurs, après avoir analysé 26 chants d'église de Palestrina ont « composé », selon la même technique, un pastiche tres bien imité... Du point de vue musical, la portée de ce genre d'expérience reste évidemment assez limitée le rôle du calculateur électronique se borne a transformer des informations, sans vraiment faire oeuvre originale.

En France par contre, un compositeur parisien, Pierre Barbaud, et sa collaboratrice Janine Charbonnier sont parvenus avec le concours des techniciens Bull du Centre National de Calcul Électronique à mettre au point une méthode de composition artificielle qui est certainement la plus « avancée » de toutes.

 

Bien parler pour ne rien dire

 

Lorsqu'on demande a Pierre Barbaud quel rapport il peut y avoir entre un calculateur électronique et la composition musicale, c'est par le biais de la syntaxe qu'il essaie de se faire comprendre. » Il n'est pas indifférent, dit-il que j'écrive : le dompteur a mangé le lion ou le lion a mangé le dompteur. Compte tenu des règles de la langue française et de celles de la typographie, le premier rangement de symboles signifie une chose, le second une autre, d’ailleurs absolument opposée.
Habituellement, tout rangement de symboles exécuté a partir des éléments d'une langue doit
non seulement obéir aux règles de la grammaire et de la syntaxe de cette langue, mais doit encore avoir un certain sens, sinon un sens certain, faute de quoi le monde est menacé de retourner au chaos. Remarquez qu'au XII siècle, avec d'autres règles, j'aurais pu écrire : le lion a mangé ei dompteurs pour exprimer justement que le dompteur avait mangé le lion... »

« Il est par contre indifférent - je veux dire que cela n'a aucune conséquence - que j'écrive : la-ré-sol fa-mi ou sol-fa-mi-ré-la. Ni l'un ni l'autre de ces rangements de symboles ne signifiera jamais autre chose que lui-même. Nous devons les lire, au besoin les entendre en tant qu'expérience, constater leur existence et la subir. La musique a en effet le privilège - ou si l'on préfère, la faiblesse - de n'être pas signifiante. Elle est l'art de bien parler pour ne rien dire. Partant de ce point de vue - souvent contesté par les amateurs de musique, jamais par les musiciens - que la musique ne signifie rien sauf elle-même, le fait que des machines puissent en composer est moins miraculeux qu'on serait enclin a le croire. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il a toujours été plus tentant de méca-niser les processus de la composition musicale que ceux de la composition littéraire. »

 

Trois fa dièse a la clarinette

 

Plus tentant, peut-être; mais ce n'est tout de même pas simple... Il a fallu trois ans a Pierre Barbaud pour maîtriser des techniques de programmation aussi complexes que celles qui sont utilisées sur les calculateurs électroniques des années 1960, le Gamma 6o Bull par exemple. Quant à la méthode dont il est l'auteur, quelle est-elle au juste?

 

Prenons les choses à leur base. Bonne ou mauvaise, toute musique est un ordonnancement en lignes et en colonnes d'objets nommés sons. Ce rangement obéit à des contraintes qui, selon les styles, peuvent varier à l'infini. Si l'on remplace la notation traditionnelle par une représentation chiffrée, on peut déjà, moyennant quelques précautions typographiques, numéroter et quantifier n'importe quel ensemble de notes. Ce nouveau mode de notation n'a d'ailleurs qu'un avantage, qui est d'être maniable en machine. Reste a édicter des règles de classement, contraintes dont l'ensemble constituera le programme du calculateur électronique. Ces règles peuvent être puisées dans le simple bon sens, par exemple : il est interdit d'écrire un nombre qui corresponde a un son se trouvant en dehors de l'ensemble des sons audibles par l'oreille humaine. Elles peuvent être tirées de l'arsenal des règles existantes, ou dans tel ou tel auteur particulier. On décidera ainsi : la fausse relation d'octave est interdite; il est défendu de faire des quintes parallèles; etc. Enfin, elles peuvent être choisies pour des raisons de pur arbitraire, en fonction de l'idiosyncrasie de chacun. On peut décider par exemple : si I fa dièse a été émis 3 fois de suite par la clarinette, il ne doit pas être

réentendu a cet instrument avant que 27 fa dièse aient été émis par les autres. Exprimées en langage machine et tra-duites en cartes perforées, ces instructions sont introduites dans la machine qui les garde en mémoire. Mais d'ou lui viendra l'inspiration? Du hasard.

 

Dans le labyrinthe

 

Au regard de l'étiquette musicale, qu'est-ce que l'inspiration, sinon un concours d'aléas bénéfiques dont la rencontre donne naissance à un rangement de sons considéré comme exceptionnel? Dans le processus de la composition artificielle, l'ensemble des règles édictées forme une sorte d'immense réseau arborescent plein de carrefours. Dans le nombre immense de chemins possibles, telle combinaison donnera lieu a une oeuvre dont la seule vertu sera d'être conforme aux règles du programme. Mais rien n'interdit de penser que cet ensemble d'options aboutira a une oeuvre exceptionnelle. Ce n'est qu'une question de temps, ou si l'on préfère de rapidité a parcourir la multitude de chemins possibles. Un calculateur électronique les parcourt a la vitesse de la lumière !

Son " inspiration » lui sera fournie chaque fois par une carte supplémentaire, représentant un nombre parfaitement aléatoire qui, ajouté aux autres règles du programme définira le seul chemin que la machine pourra suivre a travers le dédale des options. Que le résultat soit jugé bon ou mauvais, du moins sera-t-il toujours conforme aux règles de la composition musicale. Recueilli a l'imprimante sous forme chiffrée, il pourra être transcrit en notations traditionnelles et livré a l'interprétation, comme n'importe quelle composition.

 

Aux frontières du langage

 

Aussi bien, ce serait totalement méconnaître le sens véritable des recherches entreprises par Pierre Barbaud que de se placer sur le seul terrain de l'esthétique. Ces expériences de composition artificielle n'ont pas seulement pour objectif de « produire » de la musique - encore que les besoins véritablement industriels du cinéma et de la sonorisation commerciale laissent présager un bel avenir à cette forme de production automatique. Elles permettent aussi de progresser dans l'analyse structurale de la musique, et peut-être conduiront-elles, par analogie, à de nouvelles connaissances sur les structures du langage.

Qu'est-ce que la musique? Qu'est-ce que le langage ? Les chercheurs se posent toujours la question. Mais il est certain désormais que les calculateurs électroniques, avec leurs immenses capacités de traitement, sont les seuls instruments qui nous permettront d'obtenir un jour les réponses.

 

 

 

 

1.  COMPOSER, C'EST RANGER DES OBJETS NOMMÉS SONS en LIGNES (MELODIE):

 

ET EN COLONNES (HARMONIE).

 

 

2  SUIVANT DES REGLES PRECISES, SOUS FORME DE GRAPHIQUES, NOMMES PARTITIONS. (Toujours utilisées de nos jours ).

 

 

3  D’UNE FAÇON QUE L’ON SOUHAITE LA PLUS EXCEPTIONNELLE POSSIBLE GRACE A CE QU’IL EST CONVENU D’APPELER L’INSPIRATION.

 

 

4.  UN CALCULATEUR ÉLECTRONIQUE PEUT COMPOSER DE LA MUSIQUE,
. POUR CELA, IL FAUT NUMÉROTER ET QUANTIFIER LES COMPOSANTES DU SON.

 

   LES REG LES SONT DES CONTRAINTES COMBINATOIRES :

          SI, A > B 'ALORS' A = A/2

 

 

5  QUI SONT DONNEES A LA MACHINE SOUS FORME D’INSTRUCTIONS, DONT L’ENSEMBLE FORME LE PROGRAMME :

 

Exemple donné en Algol :

 

            ‘PROCEDURE’  QUINTES  °

            ‘DEBUT’

            ‘ENTIER’ M, P, Q, R, S °

            ‘TABLEAU’  AS (0 :119) $, B $ (0 : 119) $ °

A :       P : = A$ (M) $ °

            Q : = B$ (M) $ °

            R : = A$ (M + 1) $ °

            S : = B$ (M + 1) $ °

            ‘SI’ P – R ≠ 7 ‘ ALORS’ ‘ALLER’ A ‘ B °

            ‘SI’ P – R = 7 ‘ ALORS’ ‘A$ (M + 1) $ : = S’ SINON’ALLER’ A ‘ B °

            B$ (M+1)$ : = R°

 

B :        M : = M + 1°

            ‘SI’ M < = 118 ‘ALORS’ ‘ALLER A’ A°

 

            ‘FIN’ $

 

 

6  L’INSPIRATION, C’EST UN NOMBRE QUELCONQUE QUI PERMETTE A LA MACHINE D’OPERER DES OPTIONS DANS L’ENSEMBLE DES POSSIBLES.

 

 

7. LE CALCULATEUR LIVRE UN RÉSULTAT CODÉ EN CHIFFRES ET EN LE'ITRES.

Exemple :

 

84        3

5 59423542 5 45423942 P 4742322i,1 i.l :_
84        1

3 6 43373        3 574   333      M 494 3525 ':
84        ll

M 474 4 33 M 4 4 3733 M4339333
84        12

M 6 3473M33 M 57433M33 3 4Y1 4536132 3:       •
84        13

3 4M433733 3 4735'3323 fh 473M3227 84  2

M 434 3 3       M 4 4  333      14 454 3529
84        21

M 5M42352M M 52453M2M 52473n127
84        22

5 4M453M32 5 4M453M32 14 45454 29
84        23

M 4742322M PB 4237322M 3 5 37333
84        3

M 4M433M27 M 4M433îv137 1r1 524634i36

84        31

3 4M433733 3 53473M33 h'I 62453612b:
84        32

3 4M433327 3 4M433327 3 5 433328

 

 

8  QU’IL SUFFIT ALORS DE TRADUIRE EN NOTATIONS MUSICALES TRADITIONNELLES TRANSMISSIBLES AUX INTERPRETES.

 

 

9  « LA MUSIQUE EST UN EXERCICE D'ARITHMÉTIQUE ET CELUI QUI S'Y LIVRE IGNORE QU'IL MANIE DES NOMBRES.. ».

 

 

 

Ci-dessous, exemple de composition artificielle chiffrée et sa traduction en notation traditionnelle
Extrait de « ENCART BULL  VII 1963 »
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La version mp3 extraite de la cassette originale d'un enregistrement de P. Barbaud a été mise par J Bellec sur :
http://www.feb-patrimoine.com/projet/gamma3/barbaud_fact7_a.mp3
 
Dessin ci-dessous : CONCERT A LA VAPEUR, A LA MANIERE DES SATIRISTES DU XIX : ' L'ÉCOLE MODERNE. VUE PAR GRANDVILLE.